Artificiel
C’était au siècle dernier, au début des années 90, à Ceret au premier Bigaro, en ces temps là nous vivions la nuit, on ouvrait l’estaminet a 18h et on le fermait à 5h du matin, des fois plus…
Nos jours de repos, comme nous étions calés de nuit et que déjà à l’époque la nuit en France en semaine avait quasi disparue, nous passions la frontière pour aller à Figueras, où il y avait une place avec pleins d’endroits festifs, la plaça del sol un rayon de soleil dans la nuit…
On en a très vite pris possession, on y était chez nous, connus, on était en grande forme à l’époque….
Un endroit en particulier avait notre préférence , le Virtual Café, un cyber tenu par les frères Pin, des anciens d’Ibiza à la grande époque des hippies, on est rapidement devenus amis…
Un grand escalier dangereux à la sortie, au premier étage d’une maison bourgeoise, plafonds à 4 mt, cheminées, une terrasse genre jardin suspendu, des dizaines d’ordinateurs en réseau, des trombines de film, ça fume et pas que du tabac, ça boit et pas beaucoup d’eau, le bar est à la croisée des pièces, on tombe forcément dessus…
En France à cette époque, on était encore au Minitel, la découverte fut fantastique….Un nouveau monde plein d’espoir et de poésie, des nuits entières à parler philosophie mondiale, unité de l’humanité, à explorer des possibles…
A l’époque déjà on teletravaillait,…. pendant un temps une équipe travaillait en liaison avec les studios d’Hollywood sur les animations de Jurasssik Park,…. il y régnait une ambiance incroyable, nous sommes devenus accrocs de ce lieu, de ces gens, des fois quand on fermait tôt, on prenait la route, et on y allait finir la nuit….
De notre côté de la frontière on n’était pas nombreux à s’y intéresser, on a vite formé un petit groupe, des écossais du Paradox café qui etaient en avance, nous avec un bon pote de la Com, un ami artiste, et les frangins Pin, on a même fait une première mondiale, baptisé Duoptic…
Une anamorphose entre nos deux établissements, un message d’espoir, écrit en trois langues, un demi message visible que d’un point de vue et qui s’assemblait en une seule image sur le réseau…. Du matériel plein le coffre, un traceur laser, des pots de peintures, on s’est fait arrêter à la frontière, je vous laisse imaginer la discussion avec les douaniers,….surréaliste!… normal sur les terres de Dali.
Quelques mois plus tard, et malgré le refus de la banque qui évidemment n’avait rien compris et nous regardait de façon bizarre,… nous ouvrions à l’étage du Bigaro, le premier Cyber de la vallée, le deuxième du département….
-« Pierre , arrête tes conneries d’internet, ça marchera jamais, vends du Ricard c’est ça ton boulot « … m’avait encouragé mon père….
Je vendais du Ricard et Nath formait les curieux et les premiers aventuriers ….
Dans le village, dans mon dos, on m’appelait : Pierrepointcon …. Un de mes nombreux titres de noblesse…
…On y était, on l’a fait, et c’était bien …..
Le temps est passé, la rêverie a disparu, les smartphones et les applications sont arrivés, le web est devenu un marché, un miroir aux alouettes, pleins de canards sans têtes qui courent dans tous les sens, sanguinolents….
Aujourd’hui au bar du Bigaro dos au Sénégal, on parle de la déchéance de cette formidable idée, et vient la question de L’IA, la nouvelle nouveauté, et je pense que ce sera la même histoire, comme le dit Doudou, spécialiste du dernier mot :
-« Pierre, même avec L’IA, un con reste un con… »