Chrysalide
Midi solaire, début d'hivernage, l'opération "teeshirt mouillé " a commencé, je zigzague entre les flaques en faisant attention de ne pas me mouiller les pieds, et de ne pas glisser dans la gadoue.
A cette période et à cette heure, on économise ses déplacements, un manque d'eau et de cigarettes le rend impératif..... La rue est vide, le soleil au zénith, les zones d'ombres rares et bien espacées déterminent l'itinéraire,... en temps normal c'est tout droit.
Je déambule transpirant sur mon chemin virtuel, alternance de pièges et de cadeaux, je me raconte l'histoire,.... celle du petit garçon qui allait à l'école après la pluie et qui faisait tout l'inverse, sautant de flaque en flaque dans la chaleur du soleil retrouvé....
Je transpire des sourcils, j'ai de la buée plein les lunettes, Rose mon chien d'aveugle ne me guide pas, on a pas le même itinéraire, le mien est visuel, tendance: ce qu'il en reste, le sien est olfactif, et après la pluie, y a du boulot... généralement on se retrouve à la boutik
Le teeshirt en mode bavoir poitrinaire, et gordini dans le dos, je sais déjà qu'il fait encore plus chaud dans l"estanco..... le vendeur est dehors. assis en face, sur un vieux fauteuil, à l'ombre d'un grand Koria,....du coin de l'oeil, il me voit arriver,... analyse ma "vitesse",... se lève au bon moment,... je me dirige vers lui, un billet de 5000 fcfa à la main que je lui tend à notre croisement, tel un passage de relais, et lui glisse au passage : " 2 blancs, 2 rouges" avant d'aller m'assoir à sa place, pour surveiller Rose qui a changé d'occupation,.... elle est passé à: courir après les enfants, et moi à dompteur de fauve.
Il ressort, 4 paquets de Marlboro dans une main, et la monnaie dans l'autre, je me lève, livraison au croisement, et il reprend sa place..... Je me dirige vers la deuxième boutique, j'entend certains se demander dans leur tête pourquoi aller à deux boutiques, surtout pour de l'eau , y en avait surement chez le relayeur, je leur répondrai que lui ,il a des cigarettes, l'autre non, et que j'aime faire travailler mes voisins.
Direction la deuxième,.... deux bouteilles d'eau fraiches sortantes du congèlo fatigué, si il en reste.... quelques mètres avant, juste au début du carrefour, J'en vois un arriver.., puis deux, puis très rapidement l'équipe de foot se constitue..., ils viennent dans ma direction, ils ont entre 9 et 13 ans des pré-ados, je les ai vu grandir pour la plupart.
A mon approche le petit capitaine me tend la main .....-" bonjour Pierre",.... l'équipe suit,.... une rafale de "bonjour Pierre"... un par un,... serrage de louche, un ou deux "cheikh",... sans arrêter leur progression,.... jusqu'au derniers, celui qui a oublié, et qui revient sur ses pas..... J'aime ces petits instants de bonheurs partagés, les enfants sont contents de devenir grands, et moi je suis content d'être resté petit....Assise devant le petit magasin, à l'ombre, une mamie me regarde un beau sourire en coin..
"le boeuf est lent, mais la terre est patiente"... je rentre finalement dans la boutique rouge, je me positionne entre les deux portes, c'est à un d'angle, le courant d'air est salvateur, et les bouteilles exceptionnellement fraiches, alamdoulilaaa !!!!
Par faute d'inattention je mouille ma tong gauche au retour,... le chien du voisin qui m'aime, presque autant que se baigner dans la boue, vient se frotter sur mon short, a mon arrivée à la maison je ressemble à un Broussard en fin de journée. ....
Ma chérie ne manquera pas de me le faire remarquer, mais elle même elle sait.
Vivre ici est une accumulation successive d'instants émotionnels rares, l'anodin est inexistant, le vide de sens pareil,... le sublime, le gai, le triste, l'insolite, le surprenant sont partout, il faut savoir les regarder,.... à mes début j'étais au cinéma, en spectateur,... au fil du temps,... ça a évolué ...
j'ai changé ,n'en déplaise au vieil étalon ibère,.....
Aujourd'hui je suis acteur principal, les décors sont de Babacar Hart, les costumes de Mamadou Kardwel mode récup, les partenaires de jeux sont sans masques, sans filtres, naturels, des humains de l'extrême ...
Assis dans le jardin, je lève le regard rêveur, à la recherche d'un point final à ce texte, un papillon passe puis deux, une éclosion, s'en suit ... avant j'étais une chenille, une grosse chenille.